Fils du dernier prince de Yawnghwe et du premier président de la Birmanie indépendante, Sao Hso Khan Pha, dit « le Tigre », consacra sa vie à la cause shane. Géologue installé au Canada, il fut proclamé président « des Etats fédérés Shan », une fonction sans reconnaissance internationale. Qu’est devenu son rêve aujourd’hui ?
C’est l’histoire d’une ambition, d’un rêve, d’un homme qui fut un saopha vénéré, héritier de l’état de Yawnghwe : celle du prince Sao Hso Khan Pha.
« Les États shan » désigne les différentes principautés et territoires peuplés majoritairement de Shan dans l’actuelle Birmanie. Des petites monarchies qui furent intégrées dans le processus d’indépendance au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et dont les souverains perdirent leur regalia brutalement. Celui du Yawnghwe a su néanmoins tirer la couverture du jeu politique vers elle.

Yawnghwe, un ancien État princier au cœur du pays shan.
Pour comprendre la trajectoire du prince Sao Hso Khan Pha, il faut remonter à l'histoire des saophas, les princes héréditaires qui dirigeaient les différents États shan.
La maison de Yawnghwe faisait partie des familles princières qui conservèrent une importante autonomie sous la domination britannique. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, la question de l'avenir de ces principautés se retrouva au cœur des négociations qui conduisirent à l'indépendance de la Birmanie. C'est dans cette famille que naît Sao Hso Khan Pha, le 15 avril 1938.
Son père, Sao Shwe Thaik, est une personnalité historique majeure. Il est dernier saopha (monarque) de Yawnghwe, dont la dynastie a été fondée au cours du XIVe siècle, avant d’être intégré au Raj britannique. Ancien soldat de l’armée, il monte sur le trône de ses ancêtres en 1929. Il participe aux négociations qui précèdent l'indépendance, s’impose comme un interlocuteur crédible pour Londres et devient le premier président de l'Union de Birmanie en 1948. Il exercera cette fonction jusqu'en 1952 avant de prendre le poste de Président de la chambre des nationalités. Un destin fulgurant qui sera stoppé par le putsch du général Ne Win en mars 1962. Arrêté, il est emprisonné et décède en prison en novembre suivant, âgé de 67 ans.
La disparition du dernier saopha de Yawnghwe marque également la fin d'une époque.La junte abolit progressivement les institutions traditionnelles des États princiers. Les saophas perdent leur pouvoir et les anciennes familles régnantes sont contraintes à l'exil ou réduites au silence.
Le destin de sa mère va être aussi déterminant dans les choix futurs du prince Sao Hso Khan Pha.
Sao Nang Hearn Kham, Mahadevi de Yawnghwe, refuse de se résigner à la disparition de l'autonomie shane. Après le coup d'État, elle quitte la Birmanie avec sa famille et gagne la Thaïlande en octobre 1963, pleurant la mort d’un de ses beaux- fils tué lors du putsch. Depuis l'exil, elle devient l'une des figures de la résistance shane. En 1964, elle participe à la création du Shan State War Council (SSWC) et de la Shan State Army (SSA), organisations destinées à combattre le régime de Ne Win. Aux côtés d’un autre de ses beau- fils, le prince Sao Harn Yawnghwe (né en 1939) , elle en devient la dirigeante et commandante en chef, « Jeanne d’Arc birmane » des temps modernes.
La famille de Yawnghwe se trouve ainsi transformée : d'une dynastie princière gouvernant une principauté, elle devient une famille politique en exil engagée dans la résistance à la dictature.
C'est dans ce contexte que se forge la vocation politique de Sao Hso Khan Pha.

Une vie en exil loin du combat politique
Pourtant, Sao Hso Khan Pha Yawnghwe ne choisit pas immédiatement la carrière politique.
Son parcours scolaire est international. Il commence son éducation dans le pays Shan, notamment à Yawnghwe, puis fréquente des établissements catholiques à Kalaw et Hsenwi. En 1949, il part en Inde pour étudier à la prestigieuse Doon School de Dehradun, où il obtient son diplôme en 1954.
Sao Hso Khan Pha Yawnghwe poursuit ensuite son cursus à Rangoon avant de partir en Angleterre. Après avoir étudié les langues à Cambridge et fréquenté le Cambridgeshire Technical College, il entre à l'université de Keele, où il obtient en 1964 un diplôme avec mention en géologie et institutions politiques.
Ce double intérêt pour les sciences de la Terre et la politique accompagnera toute son existence.
Hso Khan Pha commence sa carrière professionnelle en Angleterre avant de partir en Afrique de l'Ouest, où il travaille pour De Beers dans la prospection de diamants en Côte d'Ivoire. En 1966, il rejoint la Hudson Bay Mining and Smelting Company au Canada. Il travaille notamment au Manitoba, puis participe à différents projets d'exploration en Ontario et au Québec. Avant d’être nommé senior exploration geologist chez Mattagami Lake Mines en 1970.
Deux ans plus tard, il est nommé responsable des projets d'exploration dans l'ouest du Canada. En 1975, il ouvre à Edmonton un bureau consacré à l'exploration minière. L'année suivante, il devient consultant indépendant puis travaille ensuite également dans le secteur pétrolier canadien. En 1993, il cherche même à obtenir l'investiture du Parti libéral du Canada dans la circonscription fédérale d'Elk Island, en Alberta. En vain.
La princesse Sao Nang Hearn Kham meurt le 17 janvier 2003, à l'âge de 86 ans
Cette carrière est importante pour comprendre le personnage : Sao Hso Khan Pha n'est pas un prince vivant d'une rente dynastique ou un prétendant installé en exil avec sa cour. Pendant plusieurs décennies, il mène la vie d'un professionnel qualifié, tout en poursuivant parallèlement son combat politique.

Prince-Président des Etats Shan
Mais le sort du Shan reste au centre de ses préoccupations.
Parallèlement à ses activités professionnelles, ll travaille avec différentes organisations et associations d'exilés, tente d'attirer l'attention des gouvernements occidentaux sur la situation des Shan et participe notamment à des initiatives destinées à permettre la scolarisation d'enfants shan déplacés par la guerre. Il présente également même la question shane à différents responsables politiques occidentaux ainsi qu'aux Nations unies alors que sa mère commence à abandonner progressivement la lutte armée. Son mouvement est miné par les divisions, la lutte contre deux fronts (la junte et la rébellion communiste), les dérives (vente d’opium dont la Birmanie est un grand producteur dans le célèbre Triangle d’Or).
L’objectif du prince Sao Hso Khan Pha devient progressivement plus ambitieux : faire reconnaître le droit du peuple shan à disposer de son propre État. C'est en 2005 que son parcours politique connaît son épisode le plus spectaculaire. Des militants shan, des exilés et des sympathisants proclament Sao Hso Khan Pha « Président des Etats Fédérés Shan » au cours d’une cérémonie médiatisée. L'indépendance shane est alors immédiatement proclamée mais aucun pays ne souhaite mettre en danger le processus de retour à la démocratie engagé avec la junte militaire.
La vision du prince est simple : les différents territoires shan doivent pouvoir former une entité politique distincte, libérée de la domination de la junte birmane. Mais là encore, les principales organisations politiques et militaires shan ne reconnaissent pas unanimement cette initiative et entendent poursuivent leurs propres stratégies face à la junte. Le prince Sao Hso Khan Pha retrouve donc sans véritable base institutionnelle durable. Le projet ne tarde pas à capoter. Son aile militaire connaît elle-même des difficultés et une partie des structures associées au projet évolue ou retourne dans d'autres organisations armées shanes.
Au fil des années, le gouvernement intérimaire perd ainsi de sa substance. Il décide alors se réorienter son combat. En 2007, il participe notamment à une conférence internationale à Los Angeles, où il dénonce la politique du régime militaire birman. Il travaille également avec le prince Shwebomin, membre de l'ancienne famille royale birmane, pour défendre les droits religieux, culturels et fonciers des populations shan. Son combat ne porte donc plus seulement sur l'indépendance politique mais sur la préservation des traditions, de la culture, de la religion et les droits fonciers des Shan.

Un combat qui se poursuit dans le silence international
Lorsque le prince Sao Hso Khan Pha meurt dans son sommeil, le 4 octobre 2016, à l'âge de 78 ans, il laisse derrière lui une histoire à la croisée de la monarchie, du nationalisme shan et de l'exil.
Marié à la princesse Rosemary Catherine Otte, ils ont eu ensemble quatre enfants. Parmi eux figure le prince Sao Haŏ Shwe-Thaike, également connu sous le nom de Simon Yawnghwe (51 ans). C'est lui qui devient, après la mort de son père, le principal représentant de la maison princière Shan dans sa continuité dynastique. Le nouveau prétendant à la couronne n’a pas repris le leadership de la rébellion Shan ni même le titre de président des états fédérés Shan.
En 1985, pour des raisons de santé, le prince Chao Tzang Yawnghwe quitta l’armée révolutionnaire shan afin de commencer une nouvelle vie au Canada. Il obtint par la suite un doctorat en sciences politiques à l'Université de la Colombie-Britannique, à Vancouver. Fervent défenseur de la liberté et des droits de l'homme, le Dr Chao Tzang rejoignit la révolution après le soulèvement populaire de 1988 en Birmanie. Depuis lors, il a occupé diverses fonctions éminentes : il fut notamment cofondateur et membre du présidium de la Ligue des nationalités unies pour la démocratie (Zone libérée) – UNLD/LA, conseiller auprès du Programme de réconciliation nationale (NRP), du Comité de solidarité et de coopération des nationalités ethniques et du Gouvernement de coalition nationale de l'Union de Birmanie, ainsi que président du comité de travail du Conseil des nationalités ethniques.
Il a également joué un rôle déterminant dans l'élaboration des constitutions d'État pour les nationalités ethniques. Il est décédé en 2004.

Le prince Sao Harn Yawnghwe, nouveau porte-parole des Shan
C’est le prince Sao Harn Yawnghwe qui poursuit aujourd’hui l’idéal de son frère, le prince Sao Hso Khan Pha.
Il a créé en 1997 l'Euro-Burma Office (EBO), organisation basée à Bruxelles destinée notamment à soutenir les organisations ethniques, les partis politiques et la société civile birmane. Il en est devenu le directeur général ; Son rôle devient particulièrement important sous le gouvernement du président Thein Sein (2011-2016) où il a été autorisé à revenir. Le prince Harn Yawnghwe contribue alors à faciliter les contacts entre le gouvernement birman, les organisations ethniques armées et les acteurs de la société civile. Il rencontre Aung San Suu Kyi, leader de l’opposition à la junte, longtemps en résidence surveillée et élue députée entre 2012 et 2016, nommée ministre des Affaires étrangères jusqu’en 2021avant d’être de nouveau mise sous la surveillance d’une nouvelle junte qui a pris le pouvoir par un coup d’état.
Il jouera notamment un rôle dans le processus qui aboutit à la signature, en octobre 2015, du Nationwide Ceasefire Agreement (NCA) entre le gouvernement et huit organisations armées ethniques, parmi lesquelles la Karen National Union et le Restoration Council of Shan State.
En avril 2026, il a accordé encore une interview au Shan Herald Agency for News et a donné son avis sur la transition politique organisée par la junte, exprimant son scepticisme quant à la possibilité d'un véritable changement. « Je ne me fais pas beaucoup d'illusions. Bien que le « gouvernement » ait changé, rien n'a changé pour la population. En fait, la situation semble empirer. Les gens sont bombardés chaque jour et souffrent énormément. C'est pourquoi je n'attends rien pour l'instant. » a déclaré le prince Sao Harn Yawnghwe.
Il ne subsiste aujourd’hui que de petits groupes armés rivaux qui continuent la lutte en faveur d’un état Shan quand ils ne se battent pas eux-mêmes être eux. Le rêve du prince Soa Hso Khan Pha de revoir un état unifié Shan revivre est désormais bien loin. La monarchie a vécu.
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