En décidant de retirer l’emblème monarchique de ses armoiries, la nation québécoise assume un peu plus sa singularité historique et politique. Malgré tout, l'idée indépendantiste est en perte de vitesse chez les francophones.
Après près de neuf décennies de présence silencieuse mais lourde de sens, la couronne britannique ne coiffera désormais plus les armoiries officielles du Québec. L’annonce, faite vendredi 23 janvier 2026, par les ministres Simon Jolin-Barrette (Justice) et Jean-François Roberge (Institutions démocratiques), marque une étape symbolique forte dans le lent détachement de la province à l’égard de la monarchie canadienne — et, au-delà, d’un héritage colonial que nombre de Québécois estiment désormais étranger à leur identité.
Une fois le décret gouvernemental adopté, les armoiries conserveront leur bouclier historique, composé de trois fleurs de lys d’or sur fond bleu rappelant le régime français, du lion — ou « léopard » — doré sur fond rouge représentant le régime britannique, et du rameau de feuilles d’érable symbolisant la période canadienne. Seule disparaît la couronne de style Tudor ajoutée en 1939, sous le gouvernement conservateur de Maurice Duplessis (1936-1939 & 1944-1959) , en même temps que la devise « Je me souviens ».
« Aucun attachement envers la monarchie »
Pour le ministre de la Justice, le geste relève moins de la rupture que de la mise en cohérence identitaire. « La vaste majorité des Québécois n’ont aucun attachement envers la monarchie britannique et la rejettent », affirme le député du CAQ (Coalition avenir Québec) Simon Jolin-Barrette, dont le parti dirige la province depuis 2022 (79 députés /125) . « En retirant la Couronne britannique de nos armoiries officielles, nous nous assurons que les institutions et les symboles nationaux québécois respectent la population québécoise, qu’ils se modernisent et, surtout, qu’ils reflètent mieux l’identité québécoise », poursuit-il, rappelant que cette décision s’inscrit dans une série de gestes similaires, dont l’abolition récente du serment au roi pour les députés de l’Assemblée nationale.
Jean-François Roberge abonde dans le même sens : « Cela fait près de 90 ans que les armoiries n’ont pas été revues. Bien des choses ont changé depuis, et le besoin de tourner la page sur la monarchie est maintenant bien présent au Québec. Nos emblèmes officiels doivent refléter ces réalités. », a t-il déclaré, cité par le journal Le Devoir.
La décision s’appuie sur les recommandations du Comité consultatif sur les enjeux constitutionnels du Québec au sein de la fédération canadienne, qui préconisait, dans son rapport final de novembre 2024, de « procéder à la modernisation des lois québécoises existantes pour y retirer toute référence monarchique ou expression découlant de legs coloniaux ». Le gouvernement précise toutefois que cette réforme demeure strictement symbolique et encadrée. Par souci de préservation du patrimoine, aucune modification ne sera apportée aux immeubles, aux meubles de l’État ou aux éléments historiques de l’Assemblée nationale. Les nouvelles armoiries concerneront principalement les correspondances officielles de la lieutenante-gouverneure, sa bannière et les médailles honorifiques qu’elle remet.
Francophones, anglophones : une fracture historique persistante
Cette annonce intervient dans un climat politique déjà chargé. À peine le roi Charles III avait-il quitté le Canada, après une visite de deux jours en mai 2025, que l’Assemblée nationale du Québec adoptait, à l’unanimité, une motion visant à couper les liens avec la monarchie britannique. Déposée par le chef du Parti québécois (6 députés /125), Paul St-Pierre Plamondon, la motion avait recueilli 106 voix, y compris celles des libéraux fédéralistes et du gouvernement caquiste. « Ce n’est juste pas mon roi. Ce n’est pas mon pays. Et je ne comprends pas pourquoi on pelte des dizaines de milliers de dollars chaque année pour ces institutions-là. Je trouve ça inacceptable », avait lancé par provocation le chef péquiste.
Sur le plan juridique, toutefois, les marges de manœuvre demeurent étroites. La fonction de lieutenant-gouverneur — représentante du souverain au Québec — ne peut être abolie sans l’accord unanime des provinces, conformément à la Constitution canadienne. Or cette fonction, bien que symbolique, demeure essentielle au fonctionnement institutionnel : sanction des lois, nomination du premier ministre, dissolution de l’Assemblée, déclenchement des élections. Le parti Québec solidaire avait même proposé une solution transitoire : remplacer le lieutenant-gouverneur par un administrateur nommé, en attendant une éventuelle indépendance.
Pour comprendre la portée de ces débats, il faut revenir aux tensions structurelles entre francophones et anglophones au Canada. Issues de la Conquête britannique de 1760, elles se sont cristallisées autour de la langue, du droit, de la religion et du pouvoir politique. Si le Québec a conservé sa langue et son droit civil, il s’est longtemps perçu comme une nation minorisée au sein d’un ensemble fédéral dominé démographiquement, économiquement et culturellement par le monde anglophone.
La Constitution de 1982, rapatriée sans l’accord du Québec, reste à cet égard une blessure politique majeure. Elle nourrit l’idée, largement partagée chez les francophones, que le cadre fédéral ne reflète ni leur volonté ni leur identité collective. À l’inverse, une partie de la population anglophone et allophone demeure attachée à la monarchie constitutionnelle, perçue comme garante de stabilité et de continuité. Ces antagonismes ont culminé lors des référendums sur l’indépendance de 1980 et de 1995. Le premier, rejeté à près de 60 %, et le second, perdu d’un souffle (50,6 % contre), ont durablement structuré la vie politique québécoise. Depuis, l’option souverainiste n’a jamais disparu, mais elle s’est fragmentée, parfois déplacée vers des combats symboliques : langue, laïcité, immigration, institutions.
Le symbole avant le basculement ?
Aujourd’hui, bien que l’idée d’un Québec indépendant ne fasse plus l’objet d’un soutien majoritaire clair dans les sondages récents — la majorité des Québécois se disant réticents à un nouveau référendum — le débat demeure vivant. Il se renouvelle notamment parmi les plus jeunes générations, qui montrent une plus grande ouverture à repenser le statut politique de la province, et parmi les partis souverainistes qui continuent de réclamer une redéfinition des relations entre le Québec et Ottawa. Bien que seuls 14% des Québécois restent attachés à la monarchie, selon le sondage Léger daté de décembre 2025, 57% des Québécois se disent opposés à l'indépendance de la province contre 33% en faveur de la sécession.
En retirant la couronne de ses armoiries, le Québec ne renverse pas l’ordre constitutionnel canadien. Mais il continue d’en fissurer la façade symbolique. À défaut de trancher la question nationale, la province affirme une chose essentielle : son histoire ne se résume ni à la Couronne, ni à Ottawa. Et si la monarchie demeure juridiquement en place, elle n’est plus, dans l’imaginaire collectif québécois, qu’un vestige appelé à s’effacer.
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