À deux jours du premier tour de l’élection présidentielle brésilienne, Dom Bertrand d’Orléans-Bragance, chef de la Maison impériale du Brésil, a publié un message dans lequel il refuse de donner une consigne de vote tout en appelant ses compatriotes à se déterminer à l’aune de la « Loi naturelle » et du « Droit naturel ». Une prise de position qui intervient après plusieurs années de proximité entre une partie du mouvement monarchiste et Jair Bolsonaro.
Dans son message daté du 2 octobre 2026, Dom Bertrand d’Orléans-Bragance rappelle d’emblée un principe qu’il juge essentiel à une éventuelle monarchie constitutionnelle parlementaire : la neutralité du souverain.
Chef de la Maison impériale pour la lignée Vassouras, il affirme ainsi qu’il ne lui appartient pas, d’indiquer aux Brésiliens pour quel candidat ils doivent voter. Il ne cite d’ailleurs aucun prétendant à la présidence alors que des millions des Brésiliens sont appelés à voter pour renouveler leurs députés fédéraux et leur dirigeant. Parmi les candidats au strapontin suprême, figurent l’actuel président Lula da Silva et le sénateur Flavio Bolsonaro, fils aîné de l'ex-président Jaîr Bolsonaro qui a occupé le poste de dirigeant du Brésil entre 2013 et 2023
Son intervention n’est pourtant pas dépourvue de contenu politique. Catholique revendiqué, Dom Bertrand, 85 ans invite ses compatriotes à examiner les programmes et les choix politiques à travers ce qu’il appelle la « Loi naturelle » et le « Droit naturel ». Il cite notamment parmi ces droits la vie, l’éducation, la famille, le travail, un salaire juste, la propriété et la liberté religieuse. Selon lui, ces droits « précèdent l’État » et ne peuvent être considérés comme de simples concessions de celui-ci.
Une mouvance proche de la famille Bolsonaro
Pour justifier cette conception d’une monarchie au-dessus des partis, Dom Bertrand d’Orléans-Bragance se réfère directement à ses ancêtres.
Il cite notamment l’empereur Dom Pedro II et sa fille, la princesse Isabelle, en rappelant leur engagement en faveur de l’abolition de l’esclavage. Selon lui, leurs convictions n’avaient pas empêché la monarchie impériale de respecter le cadre constitutionnel de 1824. Ce rappel à l’histoire lui permet d’établir une distinction entre convictions personnelles et exercice institutionnel de la fonction souveraine.
La prudence institutionnelle affichée aujourd’hui par le prince impérial contraste pourtant avec la proximité politique qui s'était développée entre une partie du mouvement monarchiste et Jair Bolsonaro dès le début de la campagne présidentielle de 2018. Lors de cette élection, le prétendant au trône avait soutenu Bolsonaro. En 2020, Le Monde davait justement décrit la visibilité nouvelle acquise par les monarchistes dans l'entourage du président et soulignait les nombreuses convergences idéologiques entre une partie des milieux monarchistes et le nouveau pouvoir, notamment sur les questions de conservatisme social, de religion et de conception des « droits naturels ».
Cette proximité ne s'est d’ailleurs pas limitée à un soutien électoral ponctuel.
En 2019, Dom Bertrand était notamment présent à São Paulo lors d'une manifestation liée à la défense des orientations conservatrices du gouvernement Bolsonaro. O Estado de S. Paulo, repris par UOL, rapportait alors sa présence aux côtés de militants issus des milieux liés à la tradition catholique conservatrice. A diverses reprises, il a été reçu à l’assemblée et à la présidence, notamment par des ministres très proches de l’idée monarchique.
Cette proximité reste particulièrement visible à travers le prince Luiz Philippe d’Orléans-Bragance, membre de la famille impériale et petit-neveu de Dom Bertrand. Élu député fédéral en 2018 sous l'étiquette du PSL, son activité parlementaire a ensuite régulièrement croisé celle de figures du bolsonarisme. Les documents officiels de la Chambre des députés montrent par exemple qu'il a été rapporteur de textes dont Eduardo Bolsonaro (un autre fils de Jaîr) était également rapporteur ou auteur, illustrant les interactions institutionnelles entre les deux parlementaires. Le prince impérial a même été longtemps considéré comme le dauphin potentiel de Jaîr Bolsonaro.
Cette présence d'un membre de la famille impériale au sein du camp politique de Bolsonaro a contribué à rendre plus visible la convergence entre certains milieux monarchistes et la droite conservatrice brésilienne.
Des convergences idéologiques, mais pas une fusion entre monarchisme et bolsonarisme
Il serait toutefois réducteur de présenter les monarchistes brésiliens comme un bloc politiquement homogène.
Divisé dynastiquement, le mouvement monarchiste défend avant tout la restauration de la monarchie parlementaire. Le bolsonarisme, lui, s'est développé dans le cadre républicain et présidentiel. Les deux mouvements ne poursuivent donc pas le même objectif institutionnel. Leur proximité reposait davantage sur des convergences idéologiques et culturelles : conservatisme social, référence au christianisme, défense de la famille, critique de la gauche et importance accordée à la propriété privée et à la liberté économique comme le précisait un article du Monde sur le sujet en 2020. .
Le Monde relevait ainsi que, malgré leur divergence fondamentale sur la forme de l'État, une partie des monarchistes et des bolsonaristes partageaient alors plusieurs références politiques et culturelles. Aujourd'hui seuls 20% des Brésiliens souhaitent le retour de l'institution impériale abolie en 1889. Une pétition en ce sens, pour un nouveau référendum sur cette question, est actuellement étudiée par le Sénat.
La relation entre monarchisme et droite conservatrice n'a pas commencé avec Jaïr Bolsonaro. Plusieurs personnalités favorables à la restauration ont depuis longtemps évolué dans les milieux conservateurs brésiliens dès le XIXe siècle, avec même un rapprochement avec les régimes militaires qui ont dirigés le pays. Une restauration de la monarchie a été envisagée à cette époque. Dom Bertrand est lui-même lié depuis plusieurs décennies aux milieux catholiques traditionalistes et à la défense de conceptions conservatrices de la société qui heurte une partie des monarchistes, proche de la lignée rivale des Petrópolis.
En 2019, cette proximité entre certains élus du PSL et la famille impériale a également été visible au niveau régional. L'Assemblée législative du Minas Gerais a organisé une cérémonie officielle en hommage au chef de la Maison impériale, à l'initiative notamment du député Coronel Sandro, élu du PSL. Plusieurs parlementaires de différents partis avaient participé à cette initiative. Ces épisodes témoignent d'une réalité politique : durant les premières années du gouvernement Bolsonaro, certains représentants de la cause monarchiste ont trouvé dans la nouvelle droite brésilienne un espace d'expression beaucoup plus important.
Le message de Dom Bertrand intervient ainsi à un moment où la famille Bolsonaro demeure au cœur de la droite brésilienne, tandis que la Maison impériale cherche, dans sa communication officielle, à réaffirmer sa vocation institutionnelle et suprapartisane. Il revient à la conception qu'il se fait de la fonction d'un futur souverain : défendre les principes qu'il estime fondamentaux tout en restant, institutionnellement, au-dessus des partis. « Je ne peux pas changer le passé. Mais je peux, dans la mesure de mes moyens, contribuer positivement au présent et à l'avenir. », assure t-il.
Le chef de la Maison impériale achève son message par une référence à son rôle de défenseur des libertés et des droits des Brésiliens, tout en invoquant Notre-Dame d'Aparecida, patronne du Brésil. Une manière, pour la Maison impériale, de revenir à son identité propre après plusieurs années durant lesquelles certains de ses représentants avaient occupé une place visible dans la droite conservatrice et dans l'orbite politique de Jair Bolsonaro.
À la veille du scrutin présidentiel, Dom Bertrand d'Orléans-Bragance choisit donc de ne pas transformer cette proximité historique en consigne électorale. Il renvoie chaque électeur à sa propre conscience, tout en affirmant les principes religieux, sociaux et institutionnels qui structurent sa conception de la monarchie.
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