Mémoire d’un drame : la mort annoncée de la reine Rosalie Gicanda
Mémoire d’un drame : la mort annoncée de la reine Rosalie Gicanda
Expulsée d’Europe quelques semaines avant le génocide des Tutsis, assassinée dans des conditions atroces à Butare le 20 avril 1994 : la destinée tragique de la dernière reine du Rwanda, Rosalie Gicanda, soulève, plus de trente ans après, une question dérangeante. La Belgique, ancienne puissance coloniale, porte-t-elle une part de responsabilité dans sa mort ?
Elle a 13 ans lorsque son destin change drastiquement. Choisie en 1941 parmi les plus belles filles du Rwanda, Rosalie Gicanda est amenée à la cour royale pour épouser le roi Mutara III. Elle a été sélectionnée par la reine-mère Radegonde Nyiramavugo Kankazi parmi de nombreuses candidates. Il s’agit aussi de donner une descendance au mwami (roi) qui vient juste de divorcer de sa précédente épouse et dont le mariage n’a pas porté ses fruits.
En devenant la reine d’un royaume, devenu mandat belge durant la Première Guerre mondiale (1916), Rosalie Gicanda va vivre toutes les tragédies d’un règne agité, subir les affres d’un colonialisme qui joue sur les divisions ethniques, entre Tutsis et Hutus, afin de mieux renforcer son pouvoir.
Rosalie Gicanda, épouse de roi
Fille de Martin Gatsinzi (clan Banyiginya-Bahebera) et de Christiane Makwindigiri (appartenant du clan Bega), deux des nombreux clans du Rwanda, rien ne destinait Rosalie Gicanda à devenir l’épouse du roi Charles Rudahigwa Mutara III.
L’accession au trône du mwami a été la volonté des Belges qui se sont débarrassés du roi Yuhi V en 1931. Officiellement, c’est sous l’accusation « d’égoïsmeet de lubricité » que Bruxelles a décidé de le déposer. Mais, la vraie nature de cette abdication contrainte est en réalité d’ordre religieux. Le monarque refuse de se convertir au catholicisme et entend rester le souverain de son pays. Sous l’impulsion de Monseigneur Léon-Paul Classe (1874-1945), premier vicaire apostolique du Rwanda, les autorités coloniales, c’est son fils qui est choisi pour lui succéder. Et pour éviter qu’il fasse de l’ombre à Mutara III, on exile Yuhi V au Congo belge sous bonne garde où il y meurt en 1944.
Le jeune homme -il est né en 1911- est un fervent croyant qui va christianiser tout le Rwanda, donner des concessions à l’église qui multiplie les édifices religieux et fait du christianisme, une religion d’État. Très rapidement, le nouveau mwami modernise le royaume en introduisant des engins agricoles, organise même des élections démocratiques. Enfin, il s’attaque au différentialisme ethnique en bannissant toute mention Hutu, Tutsi ou Twa sur les cartes d’identité, s’employant à rappeler qu’il n'y a qu’une nation : celle des Rwandais. C’est aux Belges que l’on doit d'ailleurs cette innovation ethnique mise en place en 1935. Il met fin également à la pratique féodale de l’Ubuhake qui permet à la monarchie tutsie d’avoir un contrôle sur les terres.
Avec la famine de 1943 et 1944, qui va coûter la vie à plus de 50000 personnes, le roi atteint vite des sommets de popularité en fournissant une aide aux familles de victimes, tandis que le pouvoir colonial exige que la production agricole soit subordonnée à l’effort de guerre. Si la Belgique s’inquiète peu des répercussions, cette famine va provoquer des migrations de masse dans tout le pays, au Burundi, au Congo et en Ouganda. Pour la reine Rosalie Gicanda, c’est un crève-cœur. Elle est dans l’ombre du souverain, le conseille du mieux qu’elle peut. Elle sera à ses côtés lors de son déplacement en Belgoique en 1949 et lors de la visite du roi Baudouin en 1954.
Mutara III commence à réclamer plus d’indépendance à Bruxelles qui finit par s’irriter des demandes du monarque. En 1957, un manifeste bahutu fait son apparition, dénonçant la mise sous tutelle de cette ethnie par les Tutsis. Il pose les graines d’un ethnocide à venir. La naissance du Parmehutu, dirigé par Grégoire Kayibanda, va accentuer les tensions entre Hutus et Tutsis. Face aux affrontements qui se multiplient, Mutara III demande un rendez-vous les autorités coloniales localisées à Bujumbura, au Burundi. Il a été arrangé par le Père André Perraudin (1914-2003) qui joue un jeu trouble dans les événements à venir. Il ne cache pas son soutien aux Hutus alors que les rumeurs d’un rapprochement entre le roi et l’Union soviétique ont déjà atteint l'administration coloniale.
Fin de la monarchie et exil de l'intérieur
C’est un voyage qui inquiète la reine Rosalie Gicanda. Mais, elle ne tente pas de retenir son époux à qui elle tarde de lui donner un héritier. Lorsqu’il arrive dans le capitale burundaise, le 27 juillet 1959, il ne trouve aucune autorité coloniale. Le gouverneur est en vacances, son adjoint fait le tour du sud du pays. Que se passe-t-il par la suite ? Le mystère demeure et les théories varient en fonction des interlocuteurs.
On évoque un rasage qui aurait mal tourné, une injection fatale alors que le souverain passe un examen médical… la vérité reste encore à élucider y compris le rôle des Belges dans le décès inexpliqué du monarque. Le pouvoir colonial craignait-il que le souverain porte la question de l’indépendance devant l’assemblée de l’ONU ? Possible au regard des différents entre le roi du Rwanda et les autorités coloniales, les lobbys colonialistes menés par le planteur Albert Maus et le colonel Logiest qui considéraient le roi Mutara III comme un simple monarque « Tutsi ». Le décès du mwami va provoquer un enchainement d’évènements qui vont précipiter la chute de la monarchie.
Rosalie Gicanda est désormais veuve. Elle doit céder le pas à son beau-frère, le roi Jean-Baptiste NdahindurwaKigeri V, intronisé sans le consentement des Belges. Le Conseil royal. a décidé de les mettre devant le fait accompli. Un acte d’indépendance qui ne va pas plaire aux autorités coloniales prises au piège lors des funérailles du roi Mutara III. Les tensions sont fortes. Les rwandais sont armés, les Hutus revendiquent plus de place au sein de l’administration. L’atmosphère est révolutionnaire, elle se fera au détriment de l’élite royale contrainte de céder le pouvoir (1961) à une république dominée par les Hutus qui en profitent pour lancer un progrom anti-tutsi (1962). Des milliers de Tutsis sont contraints de s’exiler hors du Rwanda, notamment en Ouganda. Parmi les réfugiés, la sœur de la reine Rosalie Gicanda, Asteria Bisinda, mère du futur président Paul Kagame, alors âgé de 4 ans.
La reine Rosalie Gicanda décide pourtant de rester dans le pays après avoir été tentée de s'exiler également. Ses voisins se sont faits massacrés, mais nul n’a osé toucher la souveraine qui reste encore populaire et dont on sait qu’elle a aidé sans distinctions les familles victimes du pogrom. C’est au palais de Butare, une grande résidence sur les collines, que va vivre la souveraine déchue entourée de quelques assistantes. Elle va suivre les événements qui se succèdent sans prendre le moindre parti et s’inquiète du renforcement du pouvoir hutu au fur et à mesure des années qui se succèdent. Bien que vivant dans des conditions modestes, elle reste un certain danger pour l’élite hutu.
En avril 1964, elle est expulsée de son palais sur ordre du gouvernement du Président Kaybanda. Sans revenus, elle vit des fruits du travail d’un de ses beaux-frères, de l’aide apportée par ses voisins. Elle finit par vendre du lait de très bonne qualité au marché. La reine Rosalie est affable, modeste. Elle porte le souvenir de la royauté sur ses épaules, ne revendiquent rien.
Lorsque le 7 avril 1994, le président Juvénal Habyarimana est victime d’un attentat avec son homologue burundais, au retour d’Arusha (Tanzanie), c’est le signal attendu par les extrémistes hutus. Le déclenchement d’un génocide dans la région des Lacs qui va opposer le gouvernement hutu aux rebelles tutsis du Front Patriotique Rwandais dirigé par Paul Kagame.
Un destin tragique
Le 20 avril 1994, des militaires se présentent à son domicile. Sur ordre du capitaine Ildephonse Nizeyimana, ils «s'emparent de Gicanda et de ses nièces, puis les transportent dans les jardins du Musée national du Rwanda, situé à quelques kilomètres de là, et les assassinent dans des conditions mêlant la cruauté à l’humiliation. Deux jours après, les mêmes soldats retournent à la maison de Gicanda et y assassinent sa mère restée alors seule ».
Son assassinat n’est pas anodin. Il marque un tournant : celui de l’entrée de Butare dans la spirale des massacres de masse. Tuer la reine, c’est frapper un symbole, briser une mémoire, anéantir ce qui restait d’unité nationale. Mais au-delà du meurtre, c’est la question de la responsabilité belge qui se pose une nouvelle fois. Dès le début du conflit avec les rebelles en 1990, dont l’avancée a été stoppée par la France, le reine Rosalie Gicanda est diagnostiqué avec des problèmes artériels qui affectent son quotidien. Elle part en Belgique en novembre 1993 afin de recevoir des soins adaptés, à Nivelle. Elle reçoit des alertes de la part des proches lui demandant de rester dans le royaume belge. Elle serait en danger.
Pourtant, la Belgique ne l’entend pas de cette oreille. Selon le New York Post qui a enquêté sur cette affaire , on demande à la souveraine de partir du territoire en dépit d’un visa encore valide. « Avant le début du génocide, la reine Rosalie Gicanda se trouvait en Belgique pour y recevoir des soins médicaux. Son visa était toujours valide et la Belgique disposait d'informations suffisantes concernant la préparation du génocide », déclare Jean-Damascène Bizimana, ministre de l'Unité nationale et de l'Engagement civique, lors d’une commémoration organisée en hommage à la souveraine (2024). « Le maire de Nivelle a écrit à Mme Gicanda le 3 février 1994 pour l'informer que, sur décision du ministre belge de la Défense, elle devait, premièrement, quitter le territoire belge au plus tard le 12 février (...) », précise même le fonctionnaire citant une copie de la lettre reçue par la souveraine. Pis, on lui aurait interdit de séjourner aux Pays-Bas et au Luxembourg, sous peine de poursuites rapporte le journal.
Le médecin de la Reine décide alors d'intervenir. Il informe le maire de Nivelle que Rosalie Gicanda « suivait un traitement médicamenteux lourd et qu'un arrêt brutal lui serait gravement préjudiciable ». Si l'édile est sensible à la demande, la prorogation n’arrivera jamais. La reine quitte donc la Belgique dans le courant du mois de février. « C’est la volonté de Dieu » aurait-elle dit au personnel soignant. La suite est connue. Pour Bizimana, « il est évident que la Belgique a joué un rôle dans son assassinat, compte tenu des preuves irréfutables de la préparation du génocide dont elle disposait. ». Le ministre basant ses allégations sur une évaluation de 1997 du Sénat belge sur le rôle de la Belgique dans le génocide des Tutsis.
Malgré l’arrivée au pouvoir de Paul Kagamé, aucune enquête n’a jamais été véritablement diligentée sur les origines de la mort de la reine Rosalie Gicanda. Que ce soit depuis Kigali ou depuis Bruxelles. Chaque année, le gouvernement commémore néanmoins sa mémoire. En dépit d’une petite rébellion monarchiste, la question de la royauté semble fermée au Rwanda. En exil aux États-Unis, Kigeri V avait refusé toute proposition du président de renoncer à toutes activités politiques contre une autorisation de retour.
Peut-on pour autant parler de responsabilité belge dans la mort de la reine ? Sur le plan juridique, le lien de causalité direct reste difficile à établir. Aucun élément ne prouve que les autorités belges aient voulu exposer la reine à un danger mortel. Mais sur le plan moral et politique, le débat est plus tranché. Pour les autorités rwandaises, comme pour certains historiens, la Belgique a commis une faute grave : celle d’avoir renvoyé une personnalité identifiée comme vulnérable dans un contexte de menace extrême.
La notion de « complicité objective » est parfois avancée : une décision qui, sans intention criminelle, contribue à la réalisation d’un crime en connaissance des risques. À l’inverse, des chercheurs comme Filip Reyntjens contestent l’idée d’une expulsion formelle ou d’une responsabilité directe, soulignant les zones d’incertitude dans les archives.
La Belgique est-elle responsable ? La question reste ouverte
Trente ans après les faits, la mort de Rosalie Gicanda demeure plus qu’un épisode tragique : un cas d’école des responsabilités internationales face aux crimes de masse. Fallait-il maintenir sur le territoire européen une figure menacée, au nom du principe de précaution ? Les signaux d’alerte auraient-ils dû conduire à une politique d’asile exceptionnelle ? Ou la Belgique a-t-elle agi dans le cadre strict de ses règles administratives, sans mesurer la portée de sa décision ?
Autant de questions qui, aujourd’hui encore, divisent historiens et responsables politiques. Une chose, en revanche, ne fait plus débat : en février 1994, le Rwanda s’approchait de l’abîme. Et le destin de la dernière reine s’est joué, en partie, loin de Butare, dans les bureaux feutrés d’une administration européenne.
En 2009, en fuite, l’ancien chef des services de renseignements Idelphonse Nizeyimana a finalement été arrêté. Transféré au Rwanda, il a été condamné à la prison à vie au cours d’un procès historique quatre ans plus tard .