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Toro : Edward Rukidi Nyabongo Ier, du journalisme au trône
À Fort Portal, les tambours royaux ont de nouveau résonné. Le prince Edward Rukidi Kijanangoma a été couronné sous le nom de Nyabongo Ier, devenant le 13e Omukama du Toro. Une nouvelle page s’ouvre pour l’un des royaumes historiques de l’Ouganda, après une succession qui a profondément divisé la famille royale.
À Fort Portal, capitale historique du royaume du Tooro (Toro), la journée du 29 septembre 2026 restera comme celle du passage d’une génération à l’autre. Edward Rukidi Kijanangoma, 56 ans, a officiellement reçu la couronne sous le nom de Nyabongo Ier. Son accession met fin à plusieurs semaines d’incertitude ouvertes par la disparition de son cousin, l’Omukama Oyo Nyimba Kabamba Iguru Rukidi IV, décédé subitement le 27 août dernier à l’âge de 34 ans.
Le nouveau souverain n’est pourtant pas un inconnu pour les Ougandais. Pendant plus de deux décennies, il avait été présent dans les foyers du pays comme journaliste, présentateur et rédacteur au sein de l’Uganda Broadcasting Corporation (UBC). Son parcours l’a conduit des studios de télévision aux palais royaux, dans un itinéraire qui donne à son accession une dimension singulière.
Mais derrière les festivités se trouve une question qui n’a toujours pas totalement disparu : qui devait réellement succéder au roi défunt ?
Royal Entrance
— Uganda Media Centre (@UgandaMediaCent) September 29, 2026
Omukama Edward Rukidi Nyabongo I, majestically makes his way to the Karuziika Royal Palace for his coronation ceremony, shortly after prayers conclude at St. John's Cathedral. #TooroCoronation pic.twitter.com/aPm8iwOf5K
Une cérémonie entre tradition et symbolisme
Le couronnement de Nyabongo Ier a été précédé de plusieurs rites traditionnels commencés dans la nuit. Le nouveau souverain a notamment effectué à pied un parcours d’environ quatre kilomètres jusqu’au palais de Karuziika, où devait se dérouler son intronisation.
Les cérémonies comprennent notamment une confrontation symbolique destinée à rappeler que le pouvoir royal ne s’acquiert pas sans épreuve. Selon Charles Mwanguhya, ministre de l’Information du royaume, cette bataille rituelle devait être suivie par la bénédiction du nouveau souverain par les membres du clan royal Babiito. D’autres rites traditionnels, dont le sacrifice cérémoniel d’un taureau et l’aspersion de sang de poule, ont également accompagné le processus d’intronisation. Le choix de ces cérémonies n’est pas anodin. Dans une monarchie dont le rôle est aujourd’hui essentiellement culturel, elles permettent de matérialiser la continuité d’une institution plusieurs fois centenaire et de présenter officiellement le nouveau souverain à son peuple.
Le président ougandais Yoweri Museveni, présent à la cérémonie, a lui-même insisté sur cette dimension culturelle. Il a appelé les dirigeants traditionnels à préserver la langue, les coutumes et les savoirs autochtones, estimant que nombre de ces connaissances sont progressivement menacées de disparition.
La fin d’un règne de trois décennies
Avec Nyabongo Ier, le Tooro tourne la page du règne de Rudiki IV. Celui-ci avait accédé au trône en 1995, à seulement trois ans, après la mort de son père.
Devenu alors le plus jeune monarque du monde, Rudiki avait grandi sous la tutelle de régents avant d'assumer progressivement les responsabilités liées à la couronne. Pendant trois décennies, son image s'était progressivement confondue avec celle du royaume. Sa disparition a donc constitué un choc pour les Batooro. Le président Museveni, qui avait déjà assisté à l'intronisation de ce souverain en 1995, lui a rendu hommage lors du couronnement de son successeur. Il a notamment évoqué une lettre que le roi lui avait adressée le 15 juin 2026, quelques semaines avant sa mort. Son décès a cependant immédiatement ouvert une question successorale particulièrement sensible.
Selon des membres proches de la famille royale, le défunt roi aurait laissé un jeune fils et un testament dans lequel il aurait indiqué que cet enfant devait lui succéder. Cette affirmation a notamment été portée par Queen Best Kemigisa, mère du roi Rudiki IV, ainsi que par sa sœur, la princesse Ruth Komuntale. La reine a estimé que les dernières volontés de son fils auraient dû être respectées. Elle a même décrit la désignation de Nyabongo Ier comme « l’annonce d’un deuxième roi », intervenue alors que, selon elle, le testament du roi Rudiki avait déjà été lu aux membres de la famille royale. « En tant que mère, cela a été extraordinairement douloureux », a-t-elle déclaré, évoquant les célébrations du nouveau souverain organisées à proximité du lieu où reposait le corps de son fils.
La question est d’autant plus délicate que cet enfant n’a jamais été présenté publiquement et que son existence n’a pas été reconnue par le comité chargé de choisir le nouveau souverain.
Le clan Babiito a défendu sa procédure, affirmant que la sélection avait été réalisée conformément aux coutumes et traditions du Tooro. Charles Kayondo Kamurasi, figure centrale du clan et responsable du processus de succession, a rejeté les affirmations concernant cet éventuel héritier, expliquant que l'enfant n'était pas connu du clan. Le ministre de l'Information du royaume a, de son côté, estimé que l'absence de présentation publique de cet enfant contribuait à l'idée que le roi Rudiki n'avait finalement pas laissé de fils reconnu.
La controverse n'en a pas moins laissé une marque profonde sur la succession.
President @KagutaMuseveni today joined the people of @ObukamaBwaTooro to celebrate the coronation of Omukama Edward Rukidi Nyabongo I at Karuziika Royal Palace. pic.twitter.com/DpZJr67g8v
— State House Uganda (@StateHouseUg) September 29, 2026
Une autre branche des Babiito sur le trône
Le choix du prince Kijanangoma repose sur une autre branche de la famille royale.
Le nouveau roi appartient au clan Babiito, dont doivent être issus les souverains du Tooro. Il est lui-même cousin du défunt Oyo. Tous deux descendent du roi George David Matthew Kamurasi Rukidi III, qui régna de 1928 à 1965 et fut le 11e Omukama du Tooro. Après la mort du roi Rudiki, un comité composé de 21 membres du clan Babiito a choisi le prince Kijanangoma le 9 septembre. Le Rukurato, Conseil suprême du royaume, a ensuite approuvé cette décision le 15 septembre.
Le gouvernement ougandais a finalement reconnu le processus et autorisé la tenue du couronnement. Cette décision a également bénéficié du soutien des autorités nationales. Le président Museveni a assisté à l'intronisation, tandis que son fils, Muhoozi Kainerugaba, chef de l'armée ougandaise, a publiquement apporté son soutien au nouveau roi, écrivant sur X : « Long may he reign » (Long règne à lui ).
L'une des particularités de Nyabongo Ier tient à son parcours.
Né en 1970, à Kidukuru, près de Fort Portal, Edward Rukidi Kijanangoma a quitté son village pour poursuivre ses études. Il a obtenu en 1999 un diplôme en communication de masse à la prestigieuse université Makerere. Il a ensuite consacré plus de vingt ans au journalisme, travaillant notamment comme présentateur et rédacteur au sein de l'Uganda Broadcasting Corporation, mais également au Rwanda voisin.
Ce passé professionnel constitue une rupture avec l'image traditionnelle d'un souverain élevé exclusivement dans l'environnement de la cour. Avant de devenir Omukama, Kijanangoma était donc un visage connu des téléspectateurs ougandais, davantage associé aux journaux télévisés qu'aux cérémonies royales. Son expérience pourrait désormais devenir un atout pour une monarchie confrontée à une société profondément transformée par les nouvelles générations.
Le nouveau roi, qui a choisi de ne pas prendre le nom de Rudiki V afin de trancher avec le passé, a d'ailleurs promis de mettre son réseau professionnel au service de son royaume. Il a expliqué qu'il comptait utiliser les relations développées au cours de ses 21 années de journalisme « pour obtenir de bonnes choses pour notre peuple ». Dès sa désignation, Nyabongo Ier a insisté sur l'unité. « Je vous demande une seule chose : ils m'ont donné ce titre de roi mais je ne peux pas travailler seul, je dois travailler avec vous », avait-il déclaré.
Le nouveau souverain a également affirmé que le royaume appartenait à l'ensemble des Batooro et pas uniquement au clan Babiito. Il souhaite renforcer la participation populaire aux cérémonies culturelles, notamment à l'Empango, et rendre le palais davantage accessible à la population.
Cette volonté d'ouverture pourrait être déterminante alors que le royaume sort d'une période de divisions. La succession a en effet opposé, au moins indirectement, une partie de la famille royale au clan chargé de choisir le souverain. Nyabongo Ier doit désormais transformer cette page de conflit en une nouvelle étape de cohésion.
| His Majesty Edward Rukidi Kijanangoma Nyabongo I the 14th Omukama of the Tooro Kingdom | #TooroCoronation pic.twitter.com/S32j7JC9FN
— Uganda Media Centre (@UgandaMediaCent) September 29, 2026
Une monarchie au service de la culture, préserver l'héritage, répondre à la jeunesse
La place du Tooro dans l'Ouganda contemporain est particulière.
Les royaumes traditionnels ont été abolis en 1967 avant d'être restaurés au début des années 1990 sous la présidence de Yoweri Museveni. Ils ne disposent aujourd'hui d'aucun pouvoir politique comparable à celui d'un gouvernement élu.
Leur influence repose principalement sur l'identité, la culture, la mémoire et la capacité à fédérer les communautés.
L'Ouganda compte quatre grands royaumes historiques officiellement reconnus, dont le Tooro et le Buganda. C'est précisément cette dimension culturelle que le président Museveni a mise en avant lors du couronnement. Le président a appelé les dirigeants traditionnels à préserver les connaissances autochtones, l'artisanat et les pratiques culturelles. Il a notamment cité la préservation des bovins Ankole à longues cornes, qu'il considère comme un élément du patrimoine et des savoirs traditionnels.
Nyabongo Ier accède au trône dans un royaume où les générations se succèdent rapidement. Les millennials, la génération Z et désormais la génération Alpha entretiennent un rapport différent à la tradition et à la monarchie. Le nouveau souverain devra donc concilier l'héritage dynastique avec les aspirations d'une population plus jeune. Son prédecesseur avait lui-même accordé une place importante à la jeunesse, à l'éducation, à l'agriculture, au tourisme, à la santé et à la protection de l'environnement.
Le Tooro dispose en outre d'importants atouts économiques et patrimoniaux : les monts Rwenzori, le tourisme, l'agriculture, les traditions culturelles et le développement urbain de Fort Portal.
Pour Nyabongo Ier, la monarchie pourrait ainsi devenir davantage qu'un conservatoire de traditions : une institution culturelle capable de promouvoir le patrimoine et de créer des passerelles avec la jeunesse, les entreprises, les organisations de développement et la communauté internationale. Le nouveau souverain dispose aussi d'une histoire personnelle intimement liée à celle de la dynastie. Le nom Kijanangoma lui-même renvoie à cette filiation. Son père, qui portait le même nom, était né l'année de l'accession au trône de Rukidi III. Selon la tradition rapportée, le souverain lui avait donné ce nom, signifiant « celui qui vient avec le tambour royal ».
Quelques générations plus tard, le tambour royal accompagne désormais son propre descendant jusqu'au trône.
La mère du nouveau roi, Assimwe Yusta Kijanangoma, affirme quant à elle l'avoir élevé dans le respect des traditions du royaume. « Je l'ai vraiment élevé avec les enseignements de l'ancien royaume, avec le bâton, les instructions et les réprimandes », a-t-elle confié. Elle décrit son fils comme un homme calme et posé : « Eddy est bien élevé, il ne se bat pas, il ne crie pas, même lorsqu'on lui fait du tort. Il dit quelques mots et n'en fait pas toute une affaire. ».
Ces traits seront désormais confrontés aux exigences d'une fonction qui dépasse largement la personne du souverain. Car Edward Rukidi Nyabongo Ier n'hérite pas seulement d'une couronne. Il reçoit une institution profondément enracinée dans l'histoire du Tooro, mais confrontée aux réalités de l'Ouganda du XXIe siècle.
Son premier défi sera sans doute de restaurer la confiance après la querelle successorale. Le second sera de donner à la monarchie une place renouvelée auprès des jeunes générations. Le troisième, enfin, sera de préserver un patrimoine dont le président Museveni lui-même a rappelé l'importance. Au palais de Karuziika, les tambours royaux ont donc annoncé bien davantage qu'une nouvelle intronisation.
Après 31 années de règne de Rudiki IV, le Tooro change de souverain. Avec Nyabongo Ier, le royaume conserve son histoire, ses rites et sa dynastie — mais entre désormais dans une nouvelle époque.
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Date de dernière mise à jour : 30/09/2026