Alors que les relations entre Rabat et Madrid restent fragilisées par la crise de Ceuta, le roi Mohammed VI a profité de l’ouverture de la session parlementaire, pour défendre un partenariat fondé sur le respect mutuel. Le souverain marocain annonce une nouvelle stratégie migratoire et rejette toute forme de pression espagnole.
Le discours du roi Mohammed VI devant le Parlement marocain, vendredi 9 octobre 2026, est intervenu dans un contexte diplomatique particulièrement sensible.
Au cœur des tensions : la crise migratoire survenue les 30 et 31 juillet derniers à Ceuta, enclave espagnole située sur la côte nord-africaine, lorsque plus de 70 000 personnes ont franchi la frontière depuis le Maroc, à pied ou à la nage. Si la grande majorité a depuis regagné le territoire marocain, plusieurs milliers de migrants demeurent à Ceuta, où les conditions d’accueil se sont dégradées.
L’ampleur de cet afflux a provoqué de vives réactions en Espagne et provoqué même une crise gouvernementale, des élections anticipées qui pourraient voir la défaite de la coalition de gauche au pouvoir depuis 2018. Plusieurs responsables politiques ont accusé Rabat d’avoir facilité les passages, voire d’avoir utilisé la question migratoire comme un moyen de pression sur Madrid. Des accusations que les autorités marocaines ont rejetées, dénonçant au début du mois de septembre une tentative de faire du royaume un « bouc émissaire » dans les affrontements politiques espagnols.
Jusqu’à son intervention devant les parlementaires, Mohammed VI ne s’était pas exprimé directement sur cette crise. Son discours marque donc une prise de position importante : sans annoncer de rupture avec l’Espagne, le monarque entend rappeler les conditions dans lesquelles son pays souhaite poursuivre la coopération bilatérale.
Mohammed VI refuse toute pression espagnole
Le souverain de 63 ans, qui semble très affaibli, a reconnu les limites du dispositif actuel de gestion des migrations, estimant que les crises répétées témoignaient de son essoufflement.
« L’approche équilibrée que notre pays a adoptée dans la gestion du phénomène migratoire a abouti à des résultats concrets. Cependant, nous devons reconnaître avec courage et objectivité qu’en la matière, le modèle actuel de coopération a atteint ses limites », a-t-il déclaré.
Cette reconnaissance ne constitue toutefois pas un aveu de responsabilité dans les événements de Ceuta. Le roi a plutôt choisi de replacer le débat dans le cadre plus large des relations entre les deux pays, en dénonçant les « déclarations irresponsables de certains milieux politiques et médiatiques » et leur « instrumentalisation flagrante de la situation », visant divers médias et partis politiques sans les nommer.
Le message adressé à Madrid est cependant sans ambiguïté. Mohammed VI défend le partenariat entre les deux royaumes, tout en soulignant qu’il relevait d’un choix souverain et d’un engagement librement consenti. « Ce partenariat […] ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage », a-t-il insisté.
Il a également évoqué les difficultés engendrées, selon lui, par certaines dispositions légales devenues inadaptées et par des décisions judiciaires éloignées des réalités du terrain. Une allusion aux obstacles rencontrés par les autorités espagnoles dans les procédures de retour de migrants vers le Maroc.
Pour Rabat, la coopération migratoire ne peut donc se limiter à des exigences adressées au royaume. Elle doit s’inscrire dans une relation équilibrée, où les engagements de chacun sont reconnus et respectés.
Vers un nouveau modèle de coopération
Au-delà de la mise au point diplomatique, Mohammed VI a annoncé une initiative destinée à redéfinir les relations avec ses partenaires. Le Maroc leur présentera prochainement un document exposant une « vision stratégique, claire et pratique », destinée à donner une nouvelle orientation à la coopération migratoire.
L’objectif affiché dépasse la seule surveillance des frontières. Le souverain entend promouvoir le codéveloppement, la compétitivité économique et la stabilité régionale, en prenant davantage en compte les réalités actuelles.
Fouad Yazourh, directeur général des Affaires politiques internationales au ministère marocain des Affaires étrangères, a présenté cette démarche comme la volonté de construire un modèle de coopération renouvelé, plutôt que de s’en tenir à des déclarations de principe. Cette évolution pourrait conduire à une révision des mécanismes de collaboration entre Rabat et ses partenaires européens, notamment en matière de contrôle des flux migratoires, de lutte contre les réseaux de passeurs et de développement économique. Les contours précis de cette nouvelle stratégie restent néanmoins à définir.
L’enjeu est considérable pour l’Espagne, qui considère le Maroc comme un partenaire essentiel dans la maîtrise des migrations en provenance d’Afrique. Mais le royaume entend désormais faire valoir davantage ses propres priorités et rappeler que cette coopération ne saurait être tenue pour acquise.
La crise de Ceuta a également remis en lumière une question centrale pour les autorités marocaines : le manque de perspectives économiques et sociales d’une partie de la jeunesse. Derrière les traversées massives de juillet se dessine une réalité plus profonde, marquée par le chômage, les inégalités et les difficultés d’accès à une ascension sociale durable. Pour de nombreux jeunes, le départ vers l’Europe demeure une perspective, parfois au péril de leur vie. Mohammed VI a ainsi appelé à placer « les questions liées à la jeunesse en tête des politiques publiques ». Selon lui, de meilleures perspectives professionnelles et sociales permettraient aux nouvelles générations de croire davantage en leur avenir et de renforcer leur confiance dans les institutions nationales.
Cette dimension sociale rejoint les priorités économiques et politiques que le souverain entend voir mises en œuvre au cours de la nouvelle législature. Il a notamment insisté sur la nécessité de développer de grandes stratégies en matière de sécurité hydrique, énergétique et alimentaire.
Le roi attend de ce nouveau mandat qu’il constitue un véritable tournant, capable de concilier croissance économique et justice sociale. Le traitement des causes profondes de l’émigration apparaît ainsi comme un complément indispensable à toute politique de contrôle des frontières.
Felipe VI à Ceuta et Melilla : une visite à haut risque diplomatique
Le calendrier donne une portée particulière aux déclarations de Mohammed VI. Le roi Felipe VI et la reine Letizia doivent se rendre à Ceuta le 13 octobre, puis à Melilla le lendemain. Ce déplacement revêt une dimension historique : il s’agira de la première visite du souverain espagnol dans ces deux villes depuis son accession au trône, en 2014.
La dernière visite d’un roi d’Espagne à Ceuta et Melilla remonte à novembre 2007, lorsque Juan Carlos Ier s’y était rendu. Le déplacement avait alors provoqué une crise diplomatique avec Rabat, qui revendique la souveraineté sur ces deux territoires.
Madrid considère Ceuta et Melilla comme des villes espagnoles, tandis que le Maroc conteste leur statut et les rattache à sa revendication territoriale. Leur situation constitue depuis longtemps un point de friction entre les deux monarchies, au-delà même des questions migratoires. La visite de Felipe VI intervient également dans un climat délicat. D’un côté, elle réaffirme la souveraineté espagnole sur les deux enclaves. De l’autre, elle survient alors que Mohammed VI vient de rappeler que le partenariat avec Madrid devait reposer sur le respect des intérêts marocains et ne pouvait être soumis à des pressions.
La coïncidence du calendrier ne signifie pas nécessairement qu’une nouvelle crise diplomatique est inévitable. Elle souligne toutefois la difficulté de concilier les impératifs politiques espagnols, les revendications territoriales marocaines et une coopération migratoire dont les deux pays ont besoin.
En prenant la parole à l’ouverture de la nouvelle session parlementaire, Mohammed VI a voulu envoyer un double signal. Sur le plan intérieur, il a appelé le futur gouvernement à répondre aux attentes sociales et économiques de la population, notamment de la jeunesse. Sur le plan extérieur, il a défendu une relation avec l’Espagne dont les modalités devront, selon lui, être adaptées aux nouvelles réalités.
Le discours intervient également au début d’une nouvelle législature, issue des élections du 23 septembre, remportées par le Parti authenticité et modernité (PAM). Fatima Ezzahra El Mansouri, nommée à la tête du gouvernement à la fin du mois de septembre (une première dans l'histoire de la monarchie), poursuit alors les discussions en vue de former son cabinet. Un parti royaliste considéré comme proche du monarque. Pour Rabat, l’heure est donc à la fois à la réorganisation des priorités nationales et à la redéfinition de ses partenariats extérieurs. L’objectif n’est pas nécessairement de remettre en cause la coopération avec Madrid, mais d’en modifier les équilibres. La visite de Felipe VI à Ceuta et Melilla constituera, à cet égard, un test diplomatique important. Elle permettra de mesurer la capacité des deux monarchies à préserver leurs relations malgré des différends territoriaux persistants et des divergences sur la gestion migratoire.
Au-delà de l’épisode de Ceuta, le message de Mohammed VI est clair : le Maroc entend rester un partenaire de l’Europe, mais un partenaire qui revendique une marge de décision propre. La question demeure de savoir si cette nouvelle doctrine permettra de construire une coopération plus stable ou si les tensions autour des frontières continueront de fragiliser les relations entre Rabat et Madrid.
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