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Maroc : femmes, jeunesse, monarchie… les enjeux d’un nouveau cycle politique

Les récentes élections législatives marocaines ont redessiné le paysage politique du royaume, entre la victoire du PAM et le spectaculaire retour du PJD. Dans le même temps, la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri marque une première historique avec l’arrivée d’une femme à la tête du gouvernement. Un scrutin qui pose aussi la question de la place des femmes, de la jeunesse et des rapports entre pouvoir politique, partis et monarchie.

Le scrutin marocain du 23 septembre 2026 a produit un paradoxe. Sur le papier, le paysage parlementaire change : le Le Parti authenticité et modernité (PAM) passe devant le Rassemblement national des indépendants (RNI), tandis que les islamio-conservateurs du parti de la justice et du développement, (PJD,) quasiment marginalisé cinq ans plus tôt, effectue un retour remarqué.

Mais cette recomposition s'est déroulée dans un contexte de faible mobilisation électorale. La participation n'a atteint que 38,02 %, contre plus de 50 % en 2021. Un signal particulièrement important dans un pays où la question de la représentation politique de la jeunesse demeure centrale.

Avec 97 députés sur 395, le PAM arrive donc en première position. Le RNI, formation dont est issu le chef du gouvernement sortant Aziz Akhannouch, obtient 66 sièges, devant l'Istiqlal (parti qui a accompagné le Maroc vers son indépendance en 1956)  et ses 65 élus. Ces trois formations appartenaient à la coalition gouvernementale sortante. Le résultat ne signifie donc pas une rupture complète avec la majorité précédente : il traduit plutôt un déplacement des rapports de force à l'intérieur d'un même ensemble gouvernemental.

 

 

Le PAM, un parti né dans l'orbite du Palais

Pour comprendre la victoire du PAM, le parti du roi,  il faut revenir à son histoire. Créé en 2008 par Fouad Ali El Himma, ancien ministre et proche conseiller du roi Mohammed VI, le parti s'est rapidement imposé comme une formation singulière dans le paysage marocain. Cette proximité avec le Palais lui a valu d'être régulièrement présenté comme un parti proche de la monarchie, conçu dans un contexte de montée en puissance du PJD.

Le parti possède sa propre organisation, ses élus et son programme. Il se présente aujourd'hui comme une formation moderniste, sociale et libérale, revendiquant notamment des politiques en faveur du pouvoir d'achat, de la jeunesse, de l'emploi et de la croissance.

Son parcours électoral est néanmoins révélateur. En 5 ans, il augmente de 10 élus son nombre de députés au Parlement. Une partie de sa progression qui est aussi liée aux mouvements d'élus entre formations politiques. Plusieurs parlementaires du RNI ont rejoint le PAM avant le scrutin, contribuant à modifier le rapport de forces entre les deux composantes de la majorité sortante.

Le résultat pose ainsi une question plus large pour les connaisseurs de la politique marocaine : assiste-t-on à une véritable recomposition idéologique du champ politique marocain ou essentiellement à une redistribution des forces au sein de formations déjà intégrées au système institutionnel ?

 

 

Une femme à la tête du gouvernement : un symbole majeur

La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri, figure du PAM, 50 ans, constitue l'autre événement majeur de cette séquence. Le 29 septembre, Mohammed VI l'a chargée de former le nouveau gouvernement, faisant d'elle la première femme à occuper la fonction de chef du gouvernement au Maroc. Elle devient également l'une des rares femmes à avoir accédé à une telle responsabilité dans le monde arabe.

Son parcours est déjà solidement établi dans la vie publique marocaine. Avocate de formation, ancienne ministre de l'Aménagement du territoire et maire de Marrakech, elle appartient depuis plusieurs années à l'appareil politique du PAM.

Cette nomination possède une portée qui dépasse le seul cadre partisan. Elle intervient dans une société marocaine où la place des femmes a considérablement évolué au cours des dernières décennies, notamment depuis la réforme de la Moudawana, le Code de la famille, en 2004. Cette réforme avait notamment relevé l'âge légal du mariage, supprimé l'obligation pour une femme majeure d'obtenir l'autorisation d'un tuteur pour se marier et facilité l'accès des femmes au divorce. La Constitution de 2011 a par ailleurs consacré le principe de l'égalité entre les hommes et les femmes. Mais les avancées juridiques ne signifient pas que les inégalités aient disparu. La Banque mondiale estime qu'en 2025, seulement 19,7 % des femmes marocaines de 15 ans et plus participaient au marché du travail, contre 68,1 % des hommes. La représentation parlementaire féminine atteint quant à elle environ 24 % selon les données 2025.

Ainsi les femmes sont davantage présentes dans les institutions et disposent d'un cadre juridique ayant connu des réformes importantes, mais leur participation économique reste faible. La Banque mondiale considère d'ailleurs cette faible participation féminine comme l'un des obstacles structurels au développement du pays.

La nomination d'El Mansouri donne ainsi une visibilité nouvelle à la question de la représentation des femmes. Elle ne suffira cependant pas, à elle seule, à mesurer l'évolution de leur place dans la société marocaine.

 

 

Le spectaculaire retour du PJD

L'autre surprise du scrutin est venue du Parti de la justice et du développement. Après avoir gouverné le royaume entre 2011 et 2021, le parti islamo-conservateuravait dû se retirer après une cuisante défaite électorale, passant de 125 sièges à seulement 13 selon les résultats alors communiqués. Résultante d’un conflit avec le monarque.

Cinq ans plus tard, il obtient 54 sièges. Il reste donc loin du niveau atteint lors de ses années de gouvernement, mais son retour au Parlement modifie sensiblement le rapport de forces dans l'opposition.

Pourquoi une telle remontée ? Plusieurs éléments apparaissent dans les analyses du scrutin. D'abord, le PJD a cherché à mener une campagne davantage centrée sur les préoccupations sociales quotidiennes que sur son traditionnel discours religieux habituel. Selon une analyse publiée par Le Monde, le parti a notamment insisté sur le pouvoir d'achat, le chômage et l'exclusion, tout en développant une campagne de proximité. Le contexte social a également joué. Le coût de la vie, l'emploi, les services publics et les perspectives offertes à la jeunesse figuraient parmi les principales préoccupations de la campagne. Or ces sujets constituent précisément le terrain sur lequel le PJD a cherché à reconstruire son discours.

Le retour d'Abdelilah Benkirane, ancien chef du gouvernement et figure historique du PJD, a également redonné une forte visibilité nationale à la formation. Son discours offensif contre le RNI et le PAM a permis au parti de retrouver une identité politique plus lisible après l'effondrement électoral de 2021.

Il serait toutefois prématuré de parler d'un retour de ce partiau pouvoir. Le parti devrait rester dans l'opposition et son groupe parlementaire demeure nettement inférieur à celui qu'il possédait lorsqu'il dirigeait le gouvernement. Son résultat traduit davantage une reconstitution d'une force parlementaire qu'un retour à la situation politique de 2011.

 

 

Une jeunesse éloignée des urnes, la monarchie source de stabilité

Derrière les résultats électoraux se trouve une question plus préoccupante pour l'ensemble des formations : celle de la participation.

Avec seulement 38 % de participation, le scrutin traduit une distance importante entre une partie de la population et les partis politiques. Les jeunes sont particulièrement concernés. Le texte source souligne que les 18-24 ans ne représentent que 4 % des inscrits sur les listes électorales, alors qu'ils occupent une place beaucoup plus importante dans la population.

Cette situation ne peut être réduite à une simple indifférence électorale. Elle peut également exprimer une défiance envers les partis, le sentiment que le vote ne permet pas suffisamment de modifier les politiques publiques ou encore les conséquences des difficultés économiques et sociales. La mobilisation de la « Gen Z212 » en 2025, autour de revendications portant notamment sur la santé, l'éducation, l'emploi et les conditions de vie, avait déjà montré l'existence d'une demande sociale chez une partie de la jeunesse.

Le nouveau gouvernement devra d'abord répondre à la question du pouvoir d'achat et de l'emploi. Le PAM a notamment promis une croissance moyenne de 5 % par an, le maintien de l'inflation autour de 2 % et la création d'un million d'emplois sur la durée du mandat.

Mais les ambitions économiques devront composer avec plusieurs contraintes : chômage des jeunes, faible participation des femmes au marché du travail, disparités territoriales et attente croissante concernant les services publics.

Le calendrier sportif et diplomatique ajoutera également une dimension particulière au prochain mandat. Le Maroc prépare notamment la Coupe du monde 2030, coorganisée avec l'Espagne et le Portugal. Les investissements liés aux infrastructures, aux transports, aux équipements sportifs et au tourisme représentent donc un enjeu économique considérable, mais aussi un test pour la capacité de l'État à répartir les bénéfices du développement au-delà des grands centres urbains. Sans compter le délicat dossier des enclaves espagnoles au Maroc.

Enfin, le changement de majorité parlementaire ne doit pas être interprété comme une remise en cause du rôle central de la monarchie marocaine.En effet, le système politique marocain confère au roi une place institutionnelle déterminante. Mohammed VI conserve notamment des prérogatives importantes dans la définition des grandes orientations stratégiques du royaume. La formation du gouvernement elle-même intervient dans le cadre constitutionnel de la nomination du chef du gouvernement issu du parti arrivé en tête, avant la constitution d'une équipe soumise à l'approbation royale.

C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre la victoire du PAM, la présence du RNI et de l'Istiqlal dans la nouvelle majorité potentielle, mais aussi le retour du PJD. Les élections modifient les rapports de force entre les partis ; elles ne bouleversent pas, à elles seules, l'architecture du pouvoir marocain. Le prochain test sera donc moins celui de la conquête du pouvoir que celui de l'efficacité gouvernementale. Pouvoir d'achat, emploi, jeunesse, place des femmes, services publics, développement territorial et préparation de 2030 seront au cœur du mandat très attendu de la nouvelle Première ministre .

Reste désormais à savoir si cette nouvelle configuration produira seulement une nouvelle répartition des sièges ou une évolution plus profonde de la vie politique marocaine.

Copyright@Frederic de Natal

Date de dernière mise à jour : 02/10/2026