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Libye : La monarchie constitutionnelle revient au cœur du débat national

À Misrata, plusieurs centaines de Libyens se sont réunis autour du projet de restauration de la monarchie. Porté par le prince héritier Mohammed El-Senoussi, le mouvement entend remettre la Constitution de 1951 au centre du débat national. Dans une Libye toujours confrontée à la fragmentation institutionnelle, cette initiative témoigne surtout d’un questionnement croissant sur l’avenir politique du pays.

Le choix de Misrata n’est pas anodin. Le 19 septembre 2026, cette ville de l’ouest libyen a accueilli une importante réunion nationale du mouvement favorable à la monarchie constitutionnelle. Des délégués issus de plusieurs comités d’organisation venus de différentes régions du pays se sont retrouvés pour débattre de l’avenir institutionnel de la Libye.

La présence de nombreux jeunes participants a constitué l’un des éléments marquants de cette rencontre. Pour une génération née après la chute de la monarchie, en 1969, le royaume de Libye appartient à l’histoire et non à la mémoire personnelle.

Misrata représente également un lieu particulièrement significatif. Cité majeure de la révolution de 2011 contre Mu'ammar Kadhafi, ancien dirigeant de la Libye et tombeur de l’institution royale, elle demeure l’un des principaux centres politiques de l’ouest libyen. Ses forces avaient notamment joué un rôle important dans la guerre civile et dans la lutte contre l’organisation État islamique.

Or, la monarchie senoussiste a longtemps été davantage associée à la Cyrénaïque (dirigée un temps par le prince Al Zoubaïr)  et à l’est du pays. La réunion de Misrata entend donc démontrer que la question monarchique ne serait plus uniquement une affaire régionale ou historique, mais qu’elle cherche à s’inscrire dans un débat portant sur l’ensemble de la Libye.

 

 

Mohammed El-Senoussi, figure centrale du mouvement

Au cœur de cette initiative se trouve le prince héritier Mohammed El-Senoussi, héritier de l’ancienne monarchie libyenne et principal visage de la campagne en faveur d’un retour à un régime constitutionnel.

Depuis environ deux ans, le prince de 63 ans mène une démarche de dialogue avec différentes composantes de la société libyenne : responsables politiques, chefs tribaux, représentants régionaux et acteurs issus de différentes communautés. Son argumentation repose principalement sur le retour à la Constitution de 1951, considérée comme le texte fondateur de l'État libyen indépendant, tout en estimant que ce cadre pourrait être adapté aux réalités contemporaines.

Abdel Razaq Henshir, membre du Haut Conseil de coordination du mouvement royal, a présenté la réunion de Misrata comme l'aboutissement de ce travail de terrain. Il estime que Mohammed El-Senuossi a choisi « le chemin le plus difficile », mais aussi celui qui serait, selon lui, le plus proche de l’histoire et de l’identité du peuple libyen avide de démocratie et de retour à la stabilité.

 

 

La Constitution de 1951 comme référence

Le projet défendu par les partisans de la restauration ne consiste pas, dans leur présentation, à substituer un pouvoir héréditaire aux élections.

Le modèle revendiqué s’inspire de la Constitution de 1951, qui avait instauré une monarchie constitutionnelle parlementaire. Le Parlement disposait d’un pouvoir législatif et le gouvernement était responsable devant les représentants élus. Le souverain occupait la fonction de chef de l’État tandis que l’exercice du pouvoir gouvernemental relevait des ministres responsables devant le Parlement.

La Libye indépendante avait alors été organisée sous la forme d’un État fédéral réunissant la Cyrénaïque, la Tripolitaine et le Fezzan. En 1963, le roi Idriss Ier avait décidé de mettre fin au système fédéral afin d’établir une organisation davantage unifiée. Il évoqua alors une « unité complète » et présenta l’unité nationale comme un nouvel objectif politique.

Le système électoral avait également évolué au cours de la période monarchique. Une réforme électorale adoptée en 1964 avait notamment précisé les modalités du vote et les conditions de candidature. Pour les défenseurs actuels de la Constitution de 1951, ces éléments constituent un socle historique susceptible d’être réexaminé, sans nécessairement reproduire à l’identique les institutions des années 1950 et 1960.

 

 

Une proposition qui intervient dans une crise institutionnelle persistante

La résurgence de cette question intervient alors que la Libye reste confrontée à une profonde fragmentation politique.

Depuis plus d’une décennie, le pays connaît la coexistence d’institutions rivales, de gouvernements concurrents, de parlements et de groupes armés, tandis que plusieurs initiatives internationales ont tenté de rétablir un processus électoral.

Les élections présidentielles et législatives prévues en décembre 2021 n’avaient finalement pas eu lieu, notamment en raison de désaccords portant sur le cadre juridique, l’éligibilité de certains candidats et la question de l’autorité politique. Le 30 août dernier, une nouvelle tentative soutenue par les Nations unies (qui n’a pas donné suite à une pétition réclamant le retour de la monarchie) a abouti à un accord destiné à traiter plusieurs questions institutionnelles et électorales. Le texte prévoit notamment de travailler à l’organisation d’élections présidentielle et législatives dans un délai de vingt-quatre mois.

Mais l’accord a rapidement suscité de nouvelles contestations. Le Haut Conseil d’État l’a rejeté et la Chambre des représentants l’a ensuite approuvé dans des conditions elles-mêmes contestées par certains parlementaires.

C’est dans ce contexte que le mouvement monarchiste présente à nouveau son projet et dont l’idée ne cesse de revenir depuis 2011 : non pas seulement comme une réponse à la question de la date des prochaines élections, mais comme une réflexion sur le cadre constitutionnel dans lequel ces élections pourraient s’inscrire. Pour ses défenseurs, l’un des intérêts du modèle monarchique serait de disposer d’un chef de l’État placé au-dessus des compétitions partisanes, régionales ou tribales.

Dans cette conception, le gouvernement resterait issu des élections et exercerait le pouvoir exécutif, tandis que le souverain aurait une fonction de représentation et d’unité nationale. Cette vision répond à l’un des problèmes récurrents de la Libye contemporaine : l’existence de pouvoirs concurrents revendiquant chacun une légitimité politique ou territoriale. Les partisans du projet estiment ainsi que la monarchie constitutionnelle pourrait fournir une institution commune à des régions et des groupes aujourd’hui divisés. D’autres Libyens défendent cependant le maintien d’un système républicain ou considèrent qu’un nouveau modèle institutionnel devrait être construit à partir des réalités contemporaines du pays. 

Le débat demeure donc ouvert, mais ne saurait être réduit à une opposition entre monarchistes et républicains. Car, l’un des aspects les plus intéressants de cette évolution réside dans l’implication de jeunes Libyens.

Pour ceux qui sont nés après 1969, la monarchie n’est pas un régime dont ils ont connu le fonctionnement. Leur rapport à cette période passe essentiellement par les archives, les récits familiaux, les témoignages et les travaux historiques. Cette distance générationnelle permet également une nouvelle lecture du passé. Certains découvrent dans la période monarchique, l’expérience d’un État constitutionnel indépendant quand d’autres soulignent au contraire les limites et les difficultés de cette époque.

La monarchie libyenne demeure ainsi une période historique controversée. Certains y voient une période de construction institutionnelle et de stabilité relative ; d’autres considèrent que ses limites empêchent d’en faire un modèle directement transposable à la Libye actuelle.

Cette diversité d’interprétations constitue précisément l’un des enjeux du débat.

Au-delà de Mohammed El-Senoussi, une interrogation sur l'avenir

Le regain d’intérêt pour la monarchie ne peut toutefois pas être réduit à la seule personnalité de Mohammed El-Senoussi.

Le contexte libyen explique également la résurgence de cette réflexion. Après des années de divisions institutionnelles, de gouvernements concurrents et de processus électoraux interrompus, une partie de la société s’interroge sur les différents modèles susceptibles d’offrir au pays davantage de stabilité.

Le prince lui-même a déclaré, dans des entretiens antérieurs, que la question de la monarchie relevait en définitive de la volonté des Libyens. Cette précision est importante : la restauration d’une monarchie ne constitue aujourd’hui ni une réalité institutionnelle ni un processus juridiquement engagé. Il s’agit d’une proposition politique et constitutionnelle défendue par un mouvement qui cherche à élargir son implantation nationale.

Le document souligne lui-même que le débat demeure exploratoire, sans agenda politique unifié ni mécanisme institutionnel permettant actuellement une restauration. La question politique libyenne dépasse toutefois largement le seul débat constitutionnel. 

Il faut également tenir compte de la situation économique et stratégique du pays. 

Abandonné à son sort par l’Europe, une fois Mu’Ummar Kadhafi tombé, sans avoir mesurer les conséquences d’un tel geste (notamment sur les perspectives migratoires et la déstabilisation du Sahel), laissé entre les mains des ambitions (2 gouvernements affirment diriger la Libye aux mains de seigneurs de la Guerre), le pays connaît de fortes difficultés d’approvisionnement en électricité et en carburant, malgré l’importance de ses ressources énergétiques comme le prétrole. Le vieillissement des infrastructures, la baisse de la production gazière et la dépendance à l’égard des importations de carburants raffinés compliquent davantage la situation.

Dans un contexte international marqué par les tensions au Moyen-Orient et par les préoccupations concernant la sécurité des approvisionnements énergétiques avec la guerre irano-américaine, l’ingérence de divers pays (Turquie, Qatar, Russie…)  la stabilité politique de la Libye revêt donc désormais une importance particulière pour ses voisins européens. Divers pays ont tenté de mettre en place des accords de paix (dont la France) mais en vain. Même la solution monarchique a été avancée, jusqu’au plus haut sommet de l’État, refusée par l’homme fort du moment, le maréchal Haftar. 

L'histoire libyenne rappelle combien les ruptures politiques peuvent laisser des fractures durables. Mais elle montre aussi qu'aucune génération n'est condamnée à reproduire indéfiniment les divisions de la précédente. Qu'il s'agisse de la monarchie constitutionnelle, d'une république réformée ou d'un autre modèle institutionnel, l'enjeu essentiel demeure la capacité des Libyens à retrouver un cadre politique commun, légitime et accepté.

La Constitution de 1951 appartient à l'histoire. Sa redécouverte pourrait toutefois contribuer à nourrir une réflexion sur l'avenir, à condition que le débat demeure ouvert, pacifique et porté par les Libyens eux-mêmes. L'espoir réside peut-être moins dans le retour d'un régime que dans la possibilité, enfin, pour un peuple longtemps divisé, de retrouver les moyens de décider collectivement de son propre avenir.

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Date de dernière mise à jour : 23/09/2026