Descendante du roi Mwezi Gisabo, figure de la résistance à la conquête prussienne, la princesse Esther Kamatari défend le retour du patrimoine burundais enfermé dans les musées allemands au nom de la mémoire nationale et pour les générations futures.
Le débat sur la restitution du patrimoine africain continue de s'intensifier à travers le continent. Au Burundi, la question a pris une dimension particulièrement symbolique alors que l'Allemagne travaille avec les autorités burundaises à la restitution d'objets emportés durant sa domination coloniale.
Dans ce contexte, la princesse Esther Kamatari, descendante directe du roi Mwezi Gisabo et ambassadrice itinérante de la République du Burundi, 74 ans, défend une vision claire : les objets restitués doivent revenir à la nation burundaise et être conservés au Musée national de Gitega, institution chargée de préserver la mémoire collective du pays. Au-delà du simple retour des œuvres, cette gardienne des traditions appelle à une réflexion plus large sur l'histoire coloniale, la transmission de la mémoire et les responsabilités contemporaines de l'Allemagne.
Le Burundi face à la colonisation allemande
Pour comprendre les enjeux actuels, il faut revenir à la fin du XIXe siècle. À la suite de la Conférence de Berlin de 1884-1885, les puissances européennes se partagent une grande partie du continent africain. Le Burundi, alors royaume indépendant dirigé par la dynastie royale des Ganwa, est intégré à l'Afrique orientale allemande aux côtés du Rwanda et de l'actuelle Tanzanie.
Contrairement à l'image parfois véhiculée d'une colonisation relativement limitée, la présence allemande s'accompagne d'une volonté d'imposer progressivement son autorité sur un royaume disposant déjà de structures politiques solides. Devenu souverain à l’âge de 10 ans, le roi Mwezi IV Gisabo (1840-1908) devient rapidement l'une des figures majeures de la résistance à cette pénétration coloniale. Refusant de se soumettre à l'autorité allemande, il mène une opposition tenace face aux représentants du Reich avant d’accepter finalement un traité en 1880.
Cette résistance débouche sur plusieurs affrontements et sur des mesures de coercition destinées à affaiblir le pouvoir royal. Dans la mémoire nationale burundaise, Mwezi Gisabo demeure encore aujourd'hui l'incarnation de la souveraineté du royaume face à l'expansion coloniale européenne, un père de la nation à la figure mystique.
La domination allemande s'appuie notamment sur la construction d'infrastructures administratives et militaires destinées à consolider son contrôle du territoire. Parmi elles figure le Boma de Gitega, fort administratif édifié en 1912, qui deviendra l'un des symboles les plus visibles de la présence allemande au Burundi. Elle n'aura pas le temps de s'instaler dans la durée. Après la Première Guerre mondiale et la défaite de l'Allemagne, le Burundi passe sous administration belge dans le cadre du mandat confié à la Belgique par la Société des Nations.
Mais les traces de la période allemande continuent aujourd'hui encore de nourrir les débats sur la mémoire et le patrimoine.
Le Boma de Gitega au cœur des controverses
C'est précisément autour du Boma de Gitega que se cristallisent aujourd'hui les divergences.
Ce bâtiment historique fait actuellement l'objet d'un vaste projet de réhabilitation soutenu par l'Allemagne afin de devenir un espace muséal et mémoriel. Certains envisagent qu'il puisse accueillir les objets restitués par Berlin.
Pour la princesse Esther Kamatari, cette option pose un problème de fond. Selon elle, le Boma reste avant tout un symbole de domination coloniale. Même si les recherches historiques démontrent qu'il ne servait pas de prison sous l'administration allemande mais de centre administratif, sa signification demeure inchangée. La princesse rappelle que ce bâtiment a été construit dans un contexte marqué par le travail forcé et les violences coloniales. À ses yeux, il représente l'installation progressive d'un système destiné à affaiblir les institutions traditionnelles du royaume burundais.
Pour autant, elle ne plaide pas pour son abandon. Au contraire, elle estime que le Boma doit être préservé et restauré, mais comme un lieu de mémoire consacré à l'histoire de la colonisation allemande, à ses mécanismes de domination et aux résistances qu'elle a suscitées. « Son intérêt patrimonial est réel parce qu'il témoigne de cette histoire », explique-t-elle.
La princesse défend une position fondée sur un principe qu'elle juge universel : les objets restitués doivent rejoindre les institutions nationales chargées de conserver et d'étudier le patrimoine.
Pour elle, le Musée national du Burundi constitue naturellement le lieu le plus légitime. « Il appartient à tous les Burundais », rappelle-t-elle. Elle refuse ainsi toute logique qui conduirait des partenaires étrangers à décider eux-mêmes du lieu de conservation des collections restituées.Selon elle, les objets concernés ne doivent pas servir un projet particulier mais contribuer à enrichir le patrimoine national et à renforcer la recherche scientifique burundaise.
Cette vision s'inscrit dans un vaste programme de rénovation du Musée national de Gitega destiné à moderniser ses infrastructures et à renforcer ses capacités de conservation.
Restituer des objets, retrouver une mémoire
Pour Esther Kamatari, la restitution ne peut être réduite à un simple transfert matériel.
Les objets emportés durant la colonisation sont porteurs d'une mémoire collective. Ils racontent l'histoire politique du royaume, ses institutions, ses croyances religieuses, ses traditions artistiques et son organisation sociale. Une restitution réussie implique donc leur conservation, leur étude, leur documentation et leur valorisation auprès du public.
Elle considère cette démarche comme un projet à la fois culturel, scientifique et éducatif, capable de permettre aux Burundais de renouer avec une partie de leur histoire. L'ambassadrice itinérante du Burundi insiste également sur la nécessité d'impliquer les nouvelles générations. Pour elle, les objets restitués doivent devenir des outils pédagogiques permettant de mieux comprendre l'histoire nationale. Les écoles, les universités et les musées ont un rôle essentiel à jouer dans cette transmission. Elle appelle au développement de programmes éducatifs, de recherches universitaires, d'expositions interactives et d'outils numériques capables de rendre ce patrimoine accessible à la jeunesse burundaise.
Consciente des difficultés que peut représenter la conservation d'objets anciens, la princesse Esther Kamatari souligne que les restitutions doivent s'accompagner d'investissements durables.Elle plaide pour le renforcement des infrastructures muséales, la formation des conservateurs et le développement de programmes de recherche communs.
L'UNESCO et l'ICOM ont déjà engagé plusieurs initiatives en ce sens, notamment à Gitega, afin de former les professionnels burundais à la gestion des collections patrimoniales. Pour la princesse, le véritable enjeu réside dans le transfert de compétences et la construction d'institutions capables d'assurer elles-mêmes la préservation de leur héritage culturel.
Des excuses attendues de l'Allemagne
Au-delà de la restitution des objets, la princesse Esther Kamatari estime que l'Allemagne devrait franchir une étape supplémentaire.
L'ancienne égérie de Guerlain appelle Berlin à reconnaître pleinement les souffrances infligées durant la période coloniale et à présenter des excuses officielles au peuple burundais. D’après elle, ces excuses constitueraient un acte symbolique fort permettant de reconnaître les injustices du passé et d'ouvrir la voie à une relation fondée sur le respect mutuel. Toutefois, elle insiste sur le fait que les excuses ne sauraient suffire sans engagements concrets dans les domaines scientifique, culturel et patrimonial. L'un des aspects les plus symboliques du débat concerne les revendications relatives au roi Mwezi Gisabo.
Le Sénat burundais a notamment évoqué la question des 424 vaches remises aux autorités allemandes dans le contexte de la résistance à la conquête coloniale. Pour Esther Kamatari, l'importance de cette demande est essentiellement symbolique. Elle y voit le rappel d'un épisode majeur de l'histoire nationale et l'occasion de réaffirmer une vérité qu'elle juge fondamentale : le roi Mwezi Gisabo n'a jamais accepté volontairement la domination allemande. « Le Burundi n'a pas été un territoire qui se serait volontairement soumis à la colonisation », souligne-t-elle. Cette résistance constitue aujourd'hui encore un élément central de la mémoire nationale et de l'identité historique du pays.
Au-delà du seul cas burundais, Esther Kamatari inscrit son combat dans un mouvement continental.
Partout en Afrique, les demandes de restitution se multiplient. Elles concernent non seulement des objets d'art ou des collections ethnographiques, mais aussi la reconnaissance des violences et des déséquilibres hérités de la colonisation. Pour la princesse, ces restitutions doivent être considérées comme des instruments de justice historique autant que comme des opportunités de coopération culturelle.
Son message est clair : restituer un objet ne consiste pas simplement à déplacer une œuvre d'un musée à un autre. Il s'agit de permettre à un peuple de retrouver une part de sa mémoire, de son histoire et de sa dignité. Dans cette perspective, le retour du patrimoine burundais apparaît moins comme une fin que comme le début d'un nouveau dialogue entre le Burundi et l'Allemagne, fondé sur la reconnaissance du passé et la construction d'un partenariat d'égal à égal.
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