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La princesse Esther Kamatari: entre mémoire royale et patrimoine mondial

La princesse Esther Kamatari, ambassadrice itinérante du Burundi, mobilise l’État et l’UNESCO pour sauver le plus ancien musée du pays et obtenir le classement au patrimoine mondial,  la réserve forestière de Mpotsa qui abrite des sépultures royales.  

Capitale politique du Burundi depuis 2019, Gitega n’est pas seulement un centre administratif : elle a été le cœur battant de la monarchie burundaise bien avant que Bujumbura ne lui ravisse un temps la place.  C’est dans cette ville de collines que s'est joué autrefois l’équilibre du royaume, autour de la cour, des tambours sacrés et des rites dynastiques.

Aujourd’hui, c’est encore à Gitega que se joue une autre bataille : celle de la sauvegarde de la mémoire nationale.

Au centre de cette mobilisation, une figure singulière : la princesse Esther Kamatari. Ambassadrice itinérante, nommée par le président de la république du Burundi Évariste Ndayishimiye depuis deux ans. Une prise de poste regardée comme un signe de réconciliation et une contribution à la reconstruction du Burundi, marqué par des années de guerre civile, des massacres et un génocide ethnique.

Un musée en péril, symbole d’un héritage fragilisé

Fondé en 1955 à l’initiative du roi des Belges Baudouin, sous le règne du mwami Mwambutsa IV (1911-1977), le Musée national de Gitega est le plus ancien musée du pays. Conçu selon un modèle architectural occidental, il conserve des objets ethnographiques, des instruments traditionnels, des pièces liées à la monarchie et à la vie quotidienne précoloniale.

Mais depuis plusieurs décennies, l’institution souffre d’un sous-financement chronique. Les bâtiments se sont dégradés, les collections ont été mal conservées, et nombre d’objets ont disparu ou se sont irrémédiablement détériorés. Dans un entretien accordé à BBC Gahuza, la princesse Esther Kamatari avait fait part de ce triste constat : « Le Musée national de Gitega, inauguré en 1955, a vu de nombreux objets s’abîmer au fil des ans. Nombre d’entre eux ont été endommagés ou irrémédiablement perdus. ». Elle ajoutait un constat plus douloureux encore : « De nombreuses œuvres et artefacts emblématiques de la culture burundaise se trouvent désormais à l’étranger, loin de leur terre d’origine. ». Face à cette érosion silencieuse du patrimoine, la princesse Kamatari a décidé d’agir.

Lors d’un récent entretien avec le président de la République du Burundi, elle a plaidé pour la rénovation du musée de Gitega, insistant sur sa portée historique et symbolique. Selon la princesse Esther Kamatari, il est important « que les Burundais doivent connaître leur identité, les origines du Burundi et l'histoire de leur pays pour trouver la paix ».

 

 

L’UNESCO en appui : vers un classement international ?

Elle a 15 ans quand la monarchie chute en 1966, victime d'un coup d'état. Esther Kamatari est la nièce du roi Mwambutsa IV et la cousine du prince Louis Rwagasore ( père de l’indépendance) et du roi Charles Ntare V, dernier monarque du Burundi. Des destins marqués par la tragédie.

Mannequin international dans les années 1980 et 1990, égérie de Guerlain, elle a ensuite mené une carrière diplomatique et politique, s’engageant pour la paix et la réconciliation au Burundi. Au fil des années, elle s’est progressivement imposée comme l’une des voix les plus actives de la valorisation du patrimoine monarchique de son pays et la défense de l’environnement, multipliant des initiatives en ce sens. Son engagement dépasse aujourd'hui la nostalgie dynastique : il s’inscrit dans une volonté de transmission culturelle et de reconstruction identitaire. « Un peuple qui perd, qui néglige son histoire est un peuple qui perd le fil de son futur », avait rappelé la princesse Kamatari au micro d'Anecdotes Royales.

Le 7 mars 2025, elle a rencontré l’ambassadeur de France au Burundi afin d’évoquer les modalités concrètes d’un chantier de réhabilitation ambitieux. Son objectif est clair : « Nous avons l’intention de redonner vie à ce musée, et toutes ces œuvres dispersées seront rapatriées, pour être exposées à Gitega, là où elles doivent être. » . L’initiative a pris une dimension internationale en février 2026. Une délégation de l’UNESCO, conduite par Krista Pikkat, directrice du secteur Culture, s’est rendue à Gitega. Reçue au palais présidentiel de Ntare House par le vice-président Prosper Bazombanza et le Premier ministre Nestor Ntahontuye, la délégation comprenait également la princesse Kamatari et Gabriel Rufyiri, président de l’OLUCOME.

À l’issue de la visite du musée, la princesse a précisé que la mission visait à présenter un projet de réhabilitation en vue d’une inscription au patrimoine mondial. Un expert de l’UNESCO a rappelé l’importance de l’enjeu : « Le musée doit jouer pleinement son rôle de centre de conservation du patrimoine culturel et de recherche documentaire. ». Avant même le lancement des travaux, plusieurs étapes techniques sont prévues : délimitation officielle du site, récupération éventuelle des terrains occupés à l’arrière du musée, mise en place d’un comité de suivi associant la présidence, le gouvernorat et le ministère du Tourisme.

Gitega, ancienne capitale royale

Si le musée cristallise les attentions, c’est aussi parce que Gitega incarne l’ancienne capitale monarchique, redevenue la capitale du pays depuis 2018. Les sanctuaires des tambours royaux, notamment à Higiro et Gishora, rappellent le rôle sacré de ces instruments dans la légitimité du mwami. Les tambours n’étaient pas de simples objets : ils symbolisaient l’âme du royaume.

La délégation de l’UNESCO s’est d’ailleurs rendue sur ces sites afin d’évaluer leur état et leur potentiel de réhabilitation. L’objectif est d’inventorier et de collecter les objets traditionnels dispersés à travers le pays pour enrichir les collections nationales et offrir aux jeunes générations un accès direct à leur histoire. Au-delà du musée, la princesse Kamatari défend un autre site majeur : la réserve forestière de Mpotsa, sur la colline Nyamugari, en commune Nyabihanga. Cette forêt de 32 hectares abrite les tombes de quatre Reines-mères, figures centrales de l’équilibre monarchique.

Dans la tradition burundaise, la Reine-mère -mère du roi- détenait un rôle politique et spirituel essentiel. Les rites funéraires qui lui étaient consacrés relevaient d’un protocole strict : offrandes envoyées par le roi, vin de miel, neuf vaches, purification au confluent des rivières Mudubugu et Kagoma, incinération rituelle et plantation d’un arbre « igitongati » en mémoire de la défunte. Pour la princesse, Mpotsa représente à la fois un sanctuaire historique et un espace écologique unique, abritant des essences endémiques rares. Elle milite pour son inscription au patrimoine mondial, à la fois au titre culturel et naturel.

Les autorités burundaises ont d'ailleurs salué cette dynamique qu'elle a su initier. Le vice-président Prosper Bazombanza a rappelé que la valorisation des sites touristiques figure dans le pilier 4 de la Vision 2040-2060 du pays. Le gouvernement a récemment adopté un programme de réhabilitation de cinq sites majeurs. La rénovation du Musée national de Gitega ne se limite donc pas à un chantier architectural. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur la mémoire, la restitution et l’identité nationale, « un lieu de cohésion nationale ». Adapter le musée aux réalités culturelles burundaises, enrichir ses collections d’objets authentiques, moderniser sa muséographie : autant d’étapes nécessaires pour faire de ce lieu un véritable centre de recherche et de transmission. 

Dans un pays marqué par les fractures du passé, la culture devient un terrain de rassemblement. À Gitega, ancienne capitale des rois, la princesse Esther Kamatari , suivant les pas de ses ancêtres, tente de réconcilier l’histoire et l’avenir. Car sauver un musée, c’est parfois sauver une nation de l’oubli.

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Date de dernière mise à jour : 13/03/2026